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INTERVIEW. Ludivine Bantigny, historienne à Rouen : « On assiste à la convergence de mouvements cloisonnés »

Entretien avec Ludivine Bantigny, historienne à l’université de Rouen, concernant les mouvements sociaux naissants un peu partout en France et le fantasme d’un « nouveau mai 68 ».

Selon l’historienne Ludivine Bantigny, le gouvernement n’a qu’une crainte : la jonction des mouvements ouvriers et étudiants. Prémices de ce que l’on observe aujourd’hui à Rouen (Seine-Maritime). (©Mathieu Normand / 76actu)

De quoi sont faits les mouvements sociaux qui émergent un peu partout en France, en ce début de printemps 2018 ? Faut-il y voir un « nouveau mai 1968 » ? Historienne, maîtresse de conférences à l’université de Rouen (Seine-Maritime) et auteure de 1968. De grands soirs en petits matins, Ludivine Bantigny offre quelques clés pour comprendre. Entretien.

« Ce qui est intéressant, c’est la convergence de mouvements cloisonnés »

76Actu : En ce moment, une effervescence est prégnante avec l’anniversaire de mai 68 et la montée des revendications un peu partout en France. Mais est-ce que ces situations sont réellement comparables ?

Ludivine Bantigny : Les contextes se ressemblent. On considère souvent que dans les années 1960, il y avait une prospérité, pas de chômage, etc. Alors qu’en réalité, la question du chômage se posait. Cela concernait 500 000 demandeurs d’emploi à l’époque. Évidemment, ce chiffre est sans commune mesure avec ce qu’on connaît aujourd’hui.

Ce qui est intéressant avec la situation actuelle, c’est la convergence de mouvements qui étaient assez cloisonnés : les éboueurs, les salariés de Carrefour, les étudiants qui s’expriment par des solidarités en faveur du mouvement des  cheminots dans les AG. À Rouen, il y a eu un rassemblement il y a quelques jours (pour la venue d’Emmanuel Macron, NDLR), qui a réuni des manifestants venus d’horizons très différents.

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Les mobilisations, auxquelles on assiste ces derniers mois, sont-elles dues à un gouvernement qui lance des actions un peu partout et réveille tous les corporatismes, ou alors à une réelle prise de conscience au sein de toute la société, à l’expression d’un sentiment jusque-là larvé ?

Il y a les deux. Chaque mobilisation est une opposition à une mesure ou une réforme. Qu’il s’agisse du statut des cheminots ou la loi Ore pour les universités, par exemple.

Dans les assemblées, ce qui est intéressant, c’est l’évocation de deux problématiques qui reviennent toujours : la mise en cause des services publics et la mise en concurrence des individus les uns par rapport aux autres, la généralisation de l’utilisation du management dans tous les domaines, qui conduisent à l’individualisation des relations de travail. Ce sont vraiment deux éléments qui permettent de créer des ponts entre les différentes luttes sociales.

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Les opposants aux mobilisations affirment souvent qu’on assiste à une convergence des luttes syndicales plus qu’à un mouvement ayant une réelle assise populaire, est-ce le cas ?

Les manifestations sont de toute façon impulsées par les syndicats ou les organisations politiques. Mais cela ne les empêche pas d’être très populaires, comme celles des retraités, qui ont été nombreuses et se sont tenues un peu partout. On a pu voir aussi le 22 mars que les manifestations prenaient de l’importance.

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« Un engouement autour de 1968 qui est assez délirant »

Vous êtes extrêmement sollicitée en ce moment pour évoquer 1968. Ressentez-vous cet engouement populaire lors de vos déplacements ?

En ce moment, il y a un tel engouement autour de 68 que c’est assez délirant. Ce que je fais beaucoup, c’est aller dans des médiathèques, les bibliothèques, les associations. Je parle à des lycéens. Je rencontre des publics extrêmement différents. À chaque fois, c’est l’occasion de parler des mouvements en cours, même s’il ne s’agit pas de calquer sur le présent un passé qui possède ses propres particularités.

Les discussions très nombreuses sur les lieux de travail et les réseaux sociaux sont aussi révélatrices d’un certain nombre d’engagements et de mécontentements.

Croyez-vous qu’un mouvement collectif peut naître dans la société actuelle, souvent  décrite comme étant individualiste ?

L’individualisation des relations de travail, qui s’opère par la généralisation de la pratique du management est un concept différent de l’individualisme. Je ne sais pas comment on établit les critères de l’individualisme d’une société. Je ne suis pas sûr que celle des années 2010-2020 l’est plus que celle des années 1950-1960.

Il existe tout un tissu associatif, de solidarité, de partage de savoirs, qui se fait sur le terrain et en partie sur internet à travers les blogs et les réseaux sociaux. Tout cela de façon bénévole. Je ne suis pas certaine que la société soit à ce point individualiste. Les mouvements collectifs sont trop souvent passés sous silence et ça vaut le coup de les évoquer.

La grève des femmes de chambres à Clichy dans la région parisienne m’a beaucoup marqué. Elles sont payées à la chambre. Elles réclamaient un salaire fixe et du respect. Elles ont fait une grève très tenace en plein hiver. Ce qui m’a surpris quand je suis allée les voir, c’est que des gens les soutenaient moralement et financièrement. Ce qui est difficile c’est de mesurer si ce genre de phénomènes sont représentatifs d’un ensemble social plus général.

À l’université, « il faut que tout le monde puisse réussir »

En mai 68, les personnes mobilisées ont pris un temps pour réfléchir à leur condition et au modèle de société. Attache-t-on la même importance au fond aujourd’hui ?

Derrière chaque mobilisation, il y a un projet social et politique. J’ai assisté à toutes sortes de discussions : à Air France à Orly, à Saint-Étienne-du-Rouvray avec les cheminots et dans les AG étudiantes. Il me semble qu’à chaque fois, il y a une volonté très forte de faire le lien avec les autres situations.

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Quand  une partie des enseignants et des étudiants se réunissent pour s’opposer à la sélection à l’université, c’est qu’ils défendent un modèle de l’université qui n’a pas besoin de plus de mesures discriminatoires. Il faut que tout le monde puisse réussir, même si ce n’est pas encore marqué sur leurs bulletins de notes au lycée.

Quand les cheminots se mobilisent, c’est pour défendre un service public des transports, l’usager, et pas seulement un statut corporatiste. En mettant le statut en cause, on ne se réfère plus à des grilles de droit collectif, mais à une évaluation individuelle.

Quel est votre sentiment sur le mouvement étudiant en plein essor ces dernières semaines, notamment à Rouen ? On semble loin d’un milieu souvent décrit comme étant dépolitisé.

La dépolitisation des jeunes : cette question se pose depuis un demi-siècle. C’est ce qu’on disait déjà dans les années 1960. Vues les conditions sociales et culturelles dans lesquelles nous évoluons… L’esprit critique n’est pas le plus développé dans les formes d’enseignement. Si l’on regarde BFMTV ou TF1 à différents moments de la journée, je ne suis pas certaine que ça engage vers des mobilisations. On a tendance à être très passif. Cela ne concerne pas plus les jeunes que l’ensemble société.

Ce sont  toujours des minorités relatives qui s’opposent et lancent les mobilisations. Une assemblée de 400 personnes à Rouen ou de 1 500 au Mirail à Toulouse, c’est beaucoup, mais ça reste une minorité plus ou moins relative. Cela n’enlève rien à la puissance politique.

Il y a quelque chose à dire de toute évidence. Il y a des phénomènes d’indignation. Cela suscite de l’engagement, le fait qu’on puisse venir frapper des jeunes juste parce qu’ils occupent un amphi pour discuter entre eux de politique.

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« Le gouvernement surveille l’université comme le lait sur le feu »

Quelle importance le gouvernement donne-t-il à ce mouvement ?

Le gouvernement surveille l’université comme le lait sur le feu. Dans les années 1960, les conseillers proches de De Gaulle disent qu’ils pouvaient canaliser une grève ouvrière ou un mouvement étudiant, mais pas la conjonction des deux. Les prémices de ce qui est en train de se dessiner.

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Certains étudiants ont demandé une alternative au blocage pur et dur en demandant la tenue de conférence et de cours alternatifs à l’université de Rouen. Seriez-vous prête à y participer ?

Je l’ai fait encore il y a peu de temps à Tolbiac. On m’a proposé d’y donner une conférence-débat. En assistant à l’AG à Rouen, j’étais assez sceptique quant à l’opposition entre les formes blocage et occupation. Le blocage permet une suspension des cours qui permet de mettre en place quelque chose d’autre. En général, quand il y a un blocage, c’est pour que les cours s’arrêtent, parce que tant qu’il y a des cours, les gens ne peuvent pas aller en AG pour se rassembler.

Nous avons été des dizaines et des dizaines à signer un texte. Je pense qu’il va y avoir une mobilisation et des prises de positions des enseignants eux-mêmes. La réforme de l’accès à l’université n’est pas seulement une mise en cause de l’enseignement supérieur, mais aussi un vrai délire administratif, parce que nous n’aurons pas les moyens de gérer ces milliers de dossiers.

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Ludivine Bantigny, historienne à Rouen (Seine-Maritime). (©© E. Marchadour 1)