Jean-Louis Louvel, devenu président du club de rugby de Rouen (Seine-Maritime) et propriétaire du quotidien régional Paris-Normandie, a appris à répondre aux interviews pour le grand public. Ici, face aux caméras de la chaîne l’Équipe 21. (©RT / 76actu)
Sur le bord de la pelouse du stade Diochon au Petit-Quevilly, vendredi 18 mai 2018, Jean-Louis Louvel est venu soutenir ses « bébés », les Lions. Depuis qu’il a racheté le club Rouen Normandy rugby, le patron du groupe Palettes gestion services (PGS) « est présent à tous les matches », assure le co-président du club Éric Leroy. « Il a pris le virus alors qu’il ne connaissait pas les règles », sourit cet ami de plus de 20 ans.
Bio express :
Jean-Louis Louvel est né à Royan (Charente-Maritime) et a grandi dans la région du Havre jusqu’à ses 25 ans. Il s’est ensuite installé dans la région de Rouen. Père de deux filles et âgé de 51 ans, il préside le groupe Palettes gestion services (PGS) comptant 1 300 « collaborateurs ». PGS, installée à Saint-Étienne-du-Rouvray, a été créée en 1993. Depuis septembre 2017, il a pris la tête de Rouen Normandie Rugby. Depuis mars 2017, il préside Rouen Normandy Invest (RNI) et est devenu propriétaire en juillet 2017 du journal Paris-Normandie.
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Effet de cour
Le président semble ravi de son nouveau job. Il se met en scène, se laisse prendre en photo avec les supporters. Les yeux se tournent vers l’homme à la veste rouge siglée de l’équipementier « Macron » (n’y voir là aucun signe).
Jean-Louis Louvel devient la personne à côtoyer. Les personnalités politiques ne s’y sont pas trompées. Jamais autant d’élus n’avaient suivi l’actualité rugbystique. Une cour s’agrège autour du quinquagénaire. Le président (PS) de la Métropole, Frédéric Sanchez, et son vice-président David Lamiray, n’hésitent pas à se prendre en photo avec cette personnalité montante de Normandie. « Moi, cela me fait sourire. Lui, je pense qu’il est content parce que cela montre qu’on s’intéresse à ce qu’il fait », croit savoir son ami et associé Christophe Dauvergne, avec qui il a monté le Green Horse Festival.
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« C’est un ami », se targue Frédéric Sanchez, heureux du « travail quasi quotidien effectué avec Jean-Louis, dans le cadre de sa mission à Rouen Normandy Invest [agence de développement économique de la Métropole, ndlr] ». Pour l’élu PS :
Jean-Louis Louvel incarne une nouvelle génération d’entrepreneurs qui croient en Rouen et en la Normandie. On partage une même vision stratégique.
Le président (Les Centristes) de la Région Hervé Morin est tout aussi dithyrambique. « Parmi les personnalités du monde économique qui s’engagent pour le territoire, c’est probablement le plus engagé. J’aime son pragmatisme, sa volonté sur Rouen », s’enthousiasme l’élu centriste.
Cet « entrepreneur-né », comme il aime se définir lui-même, maîtrise à la perfection sa communication. Au pays de Rollon, il ne fait pas bon médire sur le « roi de la palette ». Parmi les nombreuses personnes contactées, aucune n’a trouvé à redire sur le fondateur de PGS. Très confiant, il présente patte blanche et assure :
Je pense avoir une bonne image qui peut inspirer : je ne m’embêterai pas à faire des magouilles. Je dors peu, environ quatre heures par nuit, mais je veux bien dormir.
Jean-Louis Louvel pose avec Frédéric Sanchez, président de la Métropole Rouen Normandie, et David Lamiray, vice-président de la Métropole, lors du match aller contre Bourg-en-Bresse, le 18 mai 2018. (©RT / 76actu)
Le chevalier blanc des entreprises
Lorsque nous avons commencé à travailler sur sa personnalité, celui qui vit à Pavilly avec sa femme, nous a ouvert le carnet d’adresses… de ses amis les plus proches, avec l’air de rien avoir à cacher : « C’est ma marque de fabrique », aime à dire cet enfant d’une famille de six.
Depuis 2017, le quinquagénaire sort de l’ombre à mesure que son appétit grandit. Avec sa soif d’extension et « d’aider les autres », Louvel donne le sentiment d’investir tous azimuts : les festivals, la presse régionale, le rugby, les start-up et les entreprises en détresse.
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Selon son « vieux compagnon de route », Romuald Uzan qui le connaît depuis l’âge de dix ans, « Jean-Louis » s’est donné trois axes de mission : sauver des entreprises en difficulté, aider les start-up et améliorer l’attractivité du territoire. « Après la structuration de PGS, il y a eu une envie pour Jean-Louis de s’investir pour le territoire », analyse Romuald Uzan. Créer un festival, le Green Horse (qui a attiré 35 000 spectateurs à Mauquenchy avant de migrer à Évreux), ou bien tenter de faire monter en Pro D2 son club de rugby (pari raté pour le moment) participent de cette stratégie.
« Je n’ai pas envie d’un yacht »
Louvel, le « self-made man » avec son seul CAP en poche, aime narrer que personne ne lui est venu en aide à ses débuts. Personne, sauf un homme… « Il a toujours en tête le nom de son premier banquier qui lui a fait confiance », assure son associé depuis 25 ans, Éric Leroy. Ce qui explique, pourquoi « maintenant, il veut aider les autres à mettre le pied à l’étrier », analyse Christophe Dauvergne. « L’argent ne m’anime pas, je n’ai pas envie d’un yacht. Je suis en quête de sens », se justifie Jean-Louis Louvel.
Le patron de PGS et de ses filiales s’assoit aujourd’hui sur un confortable chiffre d’affaires avoisinant les 270 millions d’euros. En plus de la palette, Jean-Louis Louvel vole au secours d’entreprises en difficulté. Il en a racheté neuf jusqu’à présent et d’autres suivront encore.
Dans chacune de ses sociétés, le chef d’entreprises place « les bonnes personnes aux bons endroits ». Des « bonnes personnes » qui auparavant ne s’étaient jamais confrontées au monde dans lequel elles ont été propulsées : Éric Leroy, numéro deux du club de rugby, ou encore Romuald Uzan aux commandes pour redresser la barre du journal moribond Paris-Normandie.
L’influence de Louvel s’étend indubitablement, mais rien ne serait calculé, s’il on en croit ce fils d’un père ferronnier d’art et d’une mère au foyer :
On croit que je programme tout, mais pour Rouen Normandy Invest, j’ai été sollicité par Frédéric Sanchez. Le club de rugby, c’est Marc-Antoine Troletti [ancien président, ndlr] qui m’a appelé. Pour Paris-Normandie c’est le liquidateur judiciaire aujourd’hui disparu, pour qui j’avais beaucoup d’estime, qui m’a dit d’y jeter un œil.
Pas question de « boucher les trous »
Lorsque Paris-Normandie a fait sa Une sur les ambitions de son nouveau propriétaire, Jean-Louvel affirme ne pas avoir été mis au courant. (©RT / 76actu)
« Si un jour on m’avait dit que je m’occuperai d’une entreprise de presse… », s’amuse Romuald Uzan, aujourd’hui président de « PN ». Le même Uzan qui, 15 jours avant de signer la reprise, disait à « Jean-Louis » : « Ne signe surtout pas, c’est une connerie. » Finalement, le patron de PGS a estimé qu’il pouvait « apporter un regard neuf » sur ce quotidien. Un regard neuf qui s’est concrétisé en premier lieu par l’ajout de pages économiques, « parce qu’il faut mettre en avant les belles histoires de nos chefs d’entreprise ». Son dada.
Pour l’heure, les équipes du quotidien régional semblent satisfaites de l’arrivée de l’enfant (presque) du pays. « C’est un type enthousiaste et enthousiasmant. Ce n’est pas un financier, pour nous, c’est rassurant », résume un salarié qui note : « Il crée des postes de journalistes, ce n’est pas arrivé depuis 15 ans. »
Ce journaliste s’interroge toutefois :
Qu’adviendra-t-il après, une fois qu’il en aura assez d’injecter de l’argent et si les ventes continuent de chuter ? Louvel, ce n’est pas la Croix Rouge.
L’entrepreneur et Romuald Uzan sont d’accord sur ce point : il ne sera pas question de « boucher les trous » indéfiniment.
Autre source légitime d’inquiétude pour les journalistes, mais aussi les lecteurs : l’indépendance éditoriale. « Je n’ai pas mis la main sur le journal pour parler de moi », jure le nouveau patron de presse.
« Ce journal ne doit pas servir la soupe », promet Romuald Uzan. Par exemple, Louvel affirme ne pas avoir usé de son influence lorsque Paris-Normandie a fait sa Une sur sa volonté de faire construire un stade pour le rugby à Rouen, en septembre 2017. « Jean-Louis ne le savait pas, insiste Romuald Uzan. On s’est dit que cette info valait la Une. »
Des principes érigés en remparts, mais aucun garde-fou n’a été instauré pour garantir cette non-ingérence ou même éviter le zèle de salariés trop bien intentionnés.
« On n’a pas de Xavier Niel, mais plein de bébés Niel »
Jean-Louis Louvel a pris le temps de nous recevoir dans ses locaux à Saint-Étienne-du-Rouvray, après nous avoir offert un café. Lui en consomme 20 par jours. (© JB / 76actu)
À travers ses activités, celui qui parle de « disruption », « marketplace » et autre « effet waouh » s’est donc donné pour mission d’améliorer l’attractivité de sa région. Cela passe par l’émergence de jeunes pousses.
Avec son associé Alexandre Martini, ils ont créé, en juillet 2016, la NFactory. « Nous avions tous les deux l’ambition de créer un incubateur de start-up. On a décidé de fusionner nos projets », se souvient Alexandre Martini. Car si Jean-Louvel regrette qu’il n’y ait pas de « Xavier Niel [fondateur de Free Mobile, ndlr] en Normandie », il se rassure en pensant qu’« il y a plein de bébés Niel ».
Selon eux, le temps est venu que les entrepreneurs audacieux sortent du bois et tout ne doit « pas reposer sur les épaules de Jean-Louis-Louvel », assène Alexandre Martini.
Car Jean-Louis manque de temps et doit « l’optimiser ». À ce niveau de responsabilité, « le temps est devenu la plus grande valeur », constate Alexandre Martini.
Pour en gagner, Jean-Louis Louvel va regrouper ses principales activités au hangar 107, sur les quais rive gauche de Rouen, « dès octobre-novembre 2018 ». Pour se déplacer, il utilise occasionnellement le jet privé que sa société partage avec une autre entreprise. Pour converser avec ses collaborateurs et associés, le Havrais préfère la messagerie Telegram aux mails. « J’ai un regard sur tout », confirme ce père de famille perfusé au café.
La politique : « Tout le monde pense que j’ai une chance »
« Les politiques… ils se demandent tous… » Jean-Louis Louvel sait bien qu’il intrigue la place rouennaise. (©Julien Bouteiller / 76actu)
« Le sport, la presse, RNI… la déduction paraît facile », admet de lui-même Jean-Louis Louvel. Déduire quoi ? Qu’il mettra un jour le doigt dans l’engrenage politique. « Aujourd’hui à Rouen, il n’y a pas de leader exprimé. Alors tout le monde pense que j’ai une chance. »
L’homme pourrait user de son réseau et surfer sur sa popularité. « Je pense que les gens m’apprécient parce que j’aime les gens », lâche-t-il avec un air de faux modeste dont il a le secret.
Le principal obstacle à sa possible carrière politique pourrait finalement être personnel. Il plaisante :
Ma femme m’a prévenu, si un jour je fais de la politique, on divorce tout de suite !
Même s’il est approché de toutes parts, lui ne cache pas son aversion pour une carrière politique. « Être un politicien, je vous garantis que je ne le serai jamais ! », appuie-t-il, tout en relativisant : « Il ne faut jamais dire jamais. »
Julien Bouteiller et Raphaël Tual