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Un serveur agressé quartier Saint-Sever à Rouen : « Quelques-uns font régner la terreur »

Le serveur d’un bar a été agressé mercredi 24 octobre 2018. Lui et d’autres commerçants ont un sentiment d’impuissance face à des dealers qui feraient la loi dans le quartier.

Kal, serveur dans un bar du quartier Saint-Sever de Rouen (Seine-Maritime) a été agressé par deux individus mercredi 24 octobre 2018. "Des jeunes d'une bande qui pourrissent la vie du quartier."

Kal, serveur dans un bar du quartier Saint-Sever de Rouen (Seine-Maritime) a été agressé par deux individus mercredi 24 octobre 2018. « Des jeunes d’une bande qui pourrissent la vie du quartier. » (©RT / 76actu)

Les ligaments de l’épaule sectionnés, des douleurs au dos et une méchante bosse à l’œil gauche. C’est l’état dans lequel est ressorti Kalminthe, plus connu sous le nom de Kal, serveur d’un bar du quartier Saint-Sever de Rouen (Seine-Maritime), après avoir été frappé au sol. L’agression a eu lieu mercredi 24 octobre 2018, le matin, juste avant la prise de son service. « Toi, tu ne vas pas bosser aujourd’hui ! » Les mots qu’aurait prononcé un de ses agresseurs sonnent encore dans la tête encore boursouflée de Kal.

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Tout remonte à la veille, le mardi. « Mon patron avait mis dehors une bande d’indésirables. Ils n’étaient pas contents et l’avaient menacé. On a l’habitude, je n’ai pas été surpris plus que ça », se souvient Kal. Seulement, l’un d’eux est revenu dans la journée. Le serveur l’a à nouveau mis dehors. « Je me suis fait insulter. Puis, il est parti. »

Seulement, le quartier est petit. Kal s’est vite retrouvé nez à nez avec ces « indésirables ».

L’un d’eux a sorti un couteau et lorsqu’on s’est retrouvé à l’arrêt de bus avec mon frère, un autre m’a jeté une énorme pierre de chantier. Si je l’avais reçu au visage, je ne me relevais pas.

Un coup en pleine tête

Malgré l’altercation, Kalminthe décide de retourner travailler ce fameux mercredi, muni d’une bombe lacrymogène. Deux de la bande refoulée du bistrot l’attendaient. « Ils m’ont de nouveau lancé des pierres. Je suis tombé. J’ai eu le réflexe de gazer en l’air. » Après avoir reçu un coup de pied en pleine tête, Kal s’est enfui pour rejoindre son lieu de travail. 

« C’était un légume quand je l’ai récupéré. J’ai vraiment eu peur », témoigne son frère jumeau. Bilan : 15 jours d’interruption totale de travail (ITT), « pour le moment ».

« Un acte de représailles »

Selon son patron, il s’agit d’un « acte de représailles ». « Lorsque j’ai repris le bar en 2016, j’ai fait du ménage dans ma clientèle. » Le gérant ne s’en cache pas : « J’essaie d’assainir. » Mais depuis le début le printemps, « ça se durcit ». Lui dit ne pas comprendre le manque de réactivité des pouvoirs publics. « J’ai écrit au maire, au procureur de la République, à l’hôtel de police, pour les alerter. »

Dans un courrier daté du 2 août, le chef d’entreprise signale aux autorités « les incivilités, la vente de drogue et les divers délits devant [son] commerce ». À cette période, Kal s’était déjà fait « menacer avec une arme blanche et ensuite frapper avec un verre ». Là encore, le serveur avait déposé plainte.

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Le courrier du gérant envoyé en août 2018 aux autorités.

Le courrier du gérant envoyé en août 2018 aux autorités. (©RT / 76actu)

« On a l’impression de vivre au Far West ! »

Le gérant inquiet pour la sécurité de ses salariés et sa famille, insiste bien sur une chose : « Il s’agit de quelques individus d’une bande, qui font régner la terreur dans notre quartier ! Et il y en a marre. On a l’impression de vivre au Far West ! Tout le monde se regarde le nombril et dit ‘on ne peut rien faire’. »

Les commerçants du quartier ont décidé de passer « un cran au-dessus ». Dès qu’une incivilité ou pire, est constatée, « on compose le 17 ». Agression d’un boulanger, cambriolage d’un magasin de lunettes… Les commerçants alentours subissent la loi de malfaiteurs qui estiment être « sur leur territoire », constate Kal qui détaille :

Régulièrement, ils viennent avec des cartes bleues volées pour effectuer des paiements sans contact. Des femmes agressées verbalement, c’est au quotidien.

Un autre commerçant du quartier regrette « un sentiment d’insécurité qui se concrétise en insécurité tout court ». Ce restaurateur assure bien « tourner » depuis qu’il a ouvert il y a sept ans, mais regrette de ne pas pouvoir « aller chercher des clients ailleurs, à cause de l’image du quartier ». Pour lui, « il faut agir avant que quelque chose de mal n’arrive ».

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La police présente « extrêmement souvent »

Dans le courant de l'année 2018, le quartier Saint-Sever a été profondément rénové par la Métropole pour un coût d'1,7 million d'euros.

Dans le courant de l’année 2018, le quartier Saint-Sever a été profondément rénové par la Métropole pour un coût d’1,7 million d’euros. (©RT / 76ctu)

Tous les commerçants interrogés mettent en cause une « présence policière trop discrète ». L’adjoint au maire en charge de la tranquillité publique, Jean-Loup Gervaise indique que « le secteur est vidéosurveillé et [que] les enregistrements seront transmis aux enquêteurs ». L’élu renvoie la balle à la police nationale « qui elle seule a le pouvoir légal de contrôle d’identité, de recueil d’informations, d’interrogatoire et d’interpellation ». Pour ce qui est des policiers municipaux, « ils font de la prévention et de l’îlotage et portent leur concours aux forces de police et aux secours ».

Jean-Loup Gervaise insiste sur un point : « Si la population est plus diverse que dans la rue du Gros Horloge, cela ne signifie pas que le quartier Saint-Sever souffre d’insécurité si on se réfère aux faits commis. »

Mise en cause, la police nationale se défend de tout laxisme : « Nous pratiquons régulièrement des contrôles dans le quartier Saint-Sever. Des patrouilles pédestres et la brigade anticriminalité sont présentes », précise une source judiciaire. « C’est pour nous un quartier prioritaire et on y est extrêmement souvent », insiste cette même source qui incite les habitants et commerçant « à composer le 17 pour signaler des trafics ou agressions et on interviendra ».

« Se réapproprier les lieux de vie abandonnés »

Et si la réponse à ces difficultés, n’était pas que judiciaire ? Le mouvement politique Éveil citoyen s’est emparé du problème avec « des commerçants qui ont décidé de changer les choses et d’agir ». Un café citoyen était organisé samedi 27 octobre, « pour échanger sur les idées et les actions que nous pouvons mener ensemble ».

Kal, membre d’Éveil citoyen, se dit déjà prêt à retourner travailler, « dès que possible ». D’abord pour ses patrons, « tellement dévoués pour leur commerce et leurs salariés ». Pour sa clientèle aussi, « dont 90 % est composée de gens bien et agréables à servir ». Retourner derrière le comptoir surtout « pour ne pas les laisser gagner » :

La seule solution pour que tout cela s’arrête, c’est que les habitants se mobilisent. Il faut qu’ils se réapproprient les lieux de vie abandonnés pour que ces groupes ne viennent plus.

Pour ce serveur de 41 ans agressé, la détermination est entière : « On vit ici, on travaille ici et on va y rester. »