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Depuis la Terre, un médecin du Calvados veille sur Thomas Pesquet, l’astronaute de Normandie

Originaire du Calvados, Brigitte Godard veille sur Thomas Pesquet. Elle est l’un des trois médecins de l’Agence spatiale européenne à suivre les astronautes de l’ISS. Interview.

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Brigitte Godard au côté de Thomas Pesquet en septembre 2016 lors du dernier entraînement en piscine en préparation des sorties extra-véhiculaires à la NASA, où il a passé de nombreuses heures. (© Agence Spatiale Européenne)

L’astronaute de Normandie Thomas Pesquet est le dernier des six derniers astronautes sélectionnés en 2009 par l’Agence Spatiale Européenne (ESA), à voler à bord de la Station Spatiale Internationale (ISS). Le 18 novembre 2016, il a décollé du Kazakhstan pour une mission de six mois.

Originaire des Oubeaux, près d’Isigny-sur-Mer (Calvados), Brigitte Godard est l’un des trois médecins d’astronautes de l’Agence Spatiale Européenne située à Cologne, en Allemagne. Au quotidien, elle veille sur le plus normand des astronautes. Entretien de nos confrères de La Renaissance-Le Bessin.

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La Renaissance-Le Bessin. Vous suivez donc de près Thomas Pesquet…
Brigitte Godard. J’ai été assignée comme médecin de Thomas un peu plus de deux ans avant sa mission. Normalement, je n’aurais pas dû. J’avais beaucoup de missions à ce moment-là. Mais comme c’est un Français… l’agence spatiale française souhaitait que je m’en occupe.

Je me suis occupée de Luca Parmitano, le premier des six jeunes sélectionnés, de Samantha Cristoforetti, et de Thomas. Depuis qu’il est à bord de l’ISS, nous avons des consultations médicales privées une fois par semaine que je peux faire depuis la console de Cologne. Cela fonctionne comme un skype. Nous avons une communication audio et vidéo établie grâce à nos collègues de la Nasa. Ce travail au sein de l’ESA est une véritable coopération internationale avec tous les partenaires dont les deux principaux sont les Russes et les Américains.

La contribution européenne est représentée par Columbus, laboratoire dans lequel Thomas effectue la plupart des expériences scientifiques. Autrefois, mes collègues devaient aller à Houston, aux États-Unis, pour suivre leurs astronautes. La consultation dure une quinzaine de minutes. À la première, qui a été faite le jour de son arrivée à bord après deux jours passés dans son Soyouz, j’ai tout de suite vu qu’il vivait enfin son rêve, il était heureux et souriant.

« Prendre le temps de regarder »

Comment se déroule une journée à bord de la Station ?
Elle démarre par une conférence avec l’équipe des Russes, de la Nasa et de Columbus (Allemagne). L’équipe commence par des expériences, des tests médicaux ou de la maintenance de la Station. Le midi on essaie, en tant que médecin, de faire en sorte que les astronautes aient une heure pour le repas. L’après-midi, ils ont de nouvelles expériences. Ils ont aussi deux heures d’exercices physiques pour pallier les effets secondaires de la vie en microgravité.

Vous lui donnez des conseils ?
En plus de la consultation hebdomadaire, nous échangeons par mail si besoin. Pour la sortie extra-véhiculaire qui remonte au 13 janvier, j’ai suivi de très près sa nutrition qui est un point médical important. Thomas est resté presque 6h sans manger, il est sorti avec un container d’eau de 1,5 litre et c’est tout. Il est très important dans les jours qui précèdent de le suivre et le conseiller sur le plan nutritionnel. D’autant que les activités extra-véhiculaires engendrent une grande dépense d’énergie.

L’équipe de six astronautes à bord de l’ISS est très motivée et le travail prévu sur  6h30 est souvent bouclé en 4h30. La mission dure six mois alors le conseil que je lui donne est de prendre le temps de regarder et de ralentir un peu son rythme de travail. C’est un marathon qu’il fait, pas un sprint.

En quoi le suivi médical est important dans l’espace ?
Notre corps n’est pas adapté pour vivre dans l’espace. L’environnement spatial est dangereux notamment à cause des radiations. Les sorties extra-véhiculaires, non sans danger, sont programmées en tenant compte des périodes de moindre risque d’éruptions solaires…

Un des autres effets de la vie à bord de la station : la microgravité. Les effets secondaires sur le corps humain sont bien connus maintenant. Dans cet environnement, le corps se sent léger, tout ce que vous n’utilisez pas, il l’oublie. L’exemple le plus connu est représenté par les muscles qui s’atrophient et les os qui perdent de leur densité. Le déplacement des fluides vers le cerveau peut donner le visage bouffi et les mollets de coq surtout en début de mission. On peut aussi avoir le mal de l’espace les premiers jours.

Les médecins vont suivre un certain nombre de paramètres médicaux pour s’assurer que tout va bien. Thomas a fait une épreuve d’efforts en prévol, un mois avant son départ, une a déjà été faite deux semaines après son arrivée à bord puis une autre est programmée à mi-chemin et une un mois avant son retour pour savoir à quoi s’attendre. Au départ, ils perdent un peu en capacité, c’est normal le corps doit s’adapter à tous ces changements.

« Entraînés sur les procédures d’urgence »

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Le Dr Brigitte Godard est arrivée à Houston, USA, quelques jours avant la sortie extravéhiculaire de Thomas Pesquet.

Et en cas d’accident à bord de l’ISS ?
Thomas a fait un peu plus de médecine, il est capable de soigner les autres. Il y a un kit médical dans la station qu’ils utilisent régulièrement pour contrôler leur état de santé et transmettre ainsi les donnés à leurs médecins. S’il se passait quelque chose, ils sont entraînés sur les procédures d’urgence. Et sont très brillants. Et si la communication est maintenue avec le sol alors ils seraient guidés par les médecins. En cas de dépressurisation de la station, nous sommes tout de suite alarmés. L’équipe est également préparée. Elle pourrait s’enfermer soit dans le Soyouz soit dans un module pour s’isoler de la partie inhabitable. Nous savons que nous pouvons les rapatrier en quelques heures mais de façon plus efficace (être capable de les localiser très vite) en deux ou trois jours.

Comment avez-vous vécu sa sortie extra-véhiculaire ?
Je suis arrivée à Houston quelques jours avant. J’ai fait ma conférence médicale de pré-sortie la veille et je peux vous dire que Thomas était vraiment prêt. C’était très agréable de le voir aussi relax. Il me disait de ne pas m’inquiéter. Le jour J, sur les images que je recevais, il avait l’air d’être bien, sa voix était tout à fait calme, ses paramètres physiologiques parfaitement adaptés à la situation. J’espère qu’il aura l’occasion d’en refaire une. En mars peut-être.

Vous avez pu l’accompagner jusqu’à la fusée ?
Pas jusqu’à la fusée mais je suis l’une des dernières personnes à l’avoir vu. Il y a un certain nombre de rituels avant le départ. L’équipe fait une sieste de 13 à 17 heures et les médecins sont là, à leur réveil, pour le dernier examen clinique. Il y a aussi un rituel de désinfection avant de porter leur combinaison. Après le repas, il y a une bénédiction par le prêtre et chaque astronaute va signer son nom sur les portes de sa chambre. Seuls les membres très proches de la famille sont autorisés à les accompagner. Ensuite, nous les accompagnons dans le bus.

La dernière étape a été la préparation pour lui mettre son scaphandre avant qu’il ne prenne le bus qui allait l’amener au pied de la fusée avec ses deux coéquipiers, le Russe Oleg Novitskiy et l’Américaine, Peggy Whitson. J’ai assisté à ce moment avec beaucoup d’émotion parce qu’ensuite seul (pour des raisons de sécurité) le médecin russe est autorisé à les suivre au pied de la fusée.

« J’espère être présente au retour »

Vous irez chercher Thomas à son retour ?
Je suis toujours allée rechercher au pied du Soyouz les astronautes dont je me suis occupée mais le retour, après leur atterrissage au Kazakhstan, se faisait directement vers Houston où nous restions trois semaines, le temps d’une première phase de réhabilitation. Pour Thomas, le retour va se faire directement à Cologne. Je ne suis pas sûre d’aller le chercher, nous venons d’embaucher deux jeunes médecins avec une formation d’urgentiste qui seront plus particulièrement affectés aux lancements et aux atterrissages.

Cela dit, je souhaiterais être présente lors de son arrivée dans les steppes du Kazakhstan. Pour ce faire, je dois mettre à jours mes diplômes d’urgence et probablement aussi mon diplôme de médecin en allemand. Si je n’y vais pas, je serai à Cologne pour l’accueillir et pour m’occuper de lui pendant ses premiers 21 jours de réhabilitation. Le retour est souvent brutal. Thomas est copilote, il va aider le pilote du Soyouz à le ramener. La contrainte est forte, ils peuvent être fatigués. Et ils doivent le plus souvent se remettre au travail dès leur retour pour refaire les expériences scientifiques.

Chaque équipe souhaite avoir le délai le plus court entre le retour de l’astronaute et l’expérience, ceci afin de montrer les effets de la microgravité sur le corps. Ainsi, les scientifiques comparent ces données avant, pendant et après le vol. Nous, médecins, sommes là pour s’assurer que nos astronautes peuvent supporter les expériences.

Vous connaissez votre prochaine mission ?
C’est la première fois que je n’ai pas plusieurs missions en même temps. Pour l’heure, si je continue de suivre Samantha et Thomas évidemment, je ne suis pas assignée à un nouvel astronaute en mission. En revanche, il est prévu que je m’occupe du suivi de Stéphane Lévin, un Français, qui va partir seul pour une mission de trois mois dans le désert en Namibie. Ce sera pour la fin de l’année, voire début 2018, ce qui sera parfait juste après la fin de la mission de Thomas.

Vanessa Thierrée pour La Renaissance – Le Bessin