
Le festival Angoulême, rendez-annuel de la bande dessinée et des dessinateurs, se déroulera du 25 au 28 janvier 2018. Édith, illustratrice du Havre (Seine-Maritime), figure dans la sélection Fauve et est en lice pour le prix du public Cultura, avec son nouvel album, Emma G. Wildford.
Mystère, aventure et amour sont les ingrédients de cette bande dessinée qui suit la jeune héroïne, Emma, dans sa quête. À la recherche de son fiancé, Emma quitte l’Angleterre pour la Laponie : au cours de cette expédition, c’est elle-même qu’elle trouvera. Entretien avec Édith.
Un voyage aux confins de la Laponie
Normandie-actu : Comment est née l’histoire d’Emma G. Wildford ?
Édith : Pendant deux à trois ans, nous avons échangé par mail avec Zidrou sur une possible collaboration et nos envies respectives. Pour ma part, j’ai évoqué les éléments sur lesquels j’avais envie de dessiner. L’histoire s’est construite au fil du temps : j’avais envie qu’une partie de l’histoire se déroule dans le Grand Nord car ce sont des couleurs, des lumières que je n’ai jamais traitées. Une incursion dans le fantastique m’intéressait. Zidrou, qui a tenu compte de mes albums antérieurs, a ensuite proposé ce personnage.
Emma est une jeune femme qui, tout au long de l’album, se dévoile, se révèle à elle-même. C’est ce parcours de femme dans les années 1920 qui a retenu votre attention ?
Emma est un personnage féminin volontaire. Elle est décidée à s’affranchir de certaines conventions, mais dans une certaine mesure : ce n’est pas une suffragette. Elle est à la fois volontaire et naïve, forte et douce. C’est un mélange intéressant.
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Portrait de femme

Vous avez vécu avec Emma pendant un certain temps. Comment cohabite-t-on avec son personnage ?
C’est passionnant de travailler sur la transformation d’une héroïne. Sur un album de 100 pages, il s’agit de faire évoluer physiquement et moralement le personnage. Emma change beaucoup au fil de l’histoire. C’est la même chose pour les personnages masculins : j’ai essayé de les traiter de sorte à ne pas tomber dans les stéréotypes.
Comment avez-vous travaillé les couleurs de cet album qui s’ouvre sur des tonalités chaudes et changent, accompagnant les évolutions des personnages ?
La couleur est un élément narratif : elle n’est pas là juste pour rendre le livre séduisant. Je joue avec les couleurs en fonction de la teneur du scénario car elles vont suivre le cheminement des personnages. De la chaleur d’un jardin britannique au frimas de Laponie.
Le récit est une enquête, une quête. Des indices matériels sont glissés dans l’album, comme la fameuse lettre. Une manière d’impliquer physiquement le lecteur ?
Ces éléments viennent de l’éditrice qui a eu l’idée de les inclure dans l’album. Cela a plus d’incidences que je ne le pensais. Le récit fictif s’inscrit dans le temps de la lecture : le lecteur découvre le courrier en même temps que l’héroïne, provoquant une interaction peu courante en BD. Certains lecteurs ont pris cela comme un cadeau, une attention particulière.
VIDÉO. La bande-annonce d’Emma G. Wildford :
Sélectionnée pour Angoulême
Vous êtes en lice pour le Fauve d’or et le prix du public Cultura pour l’édition 2018 du festival d’Angoulême. La marque d’une reconnaissance ?
La sélection à Angoulême offre une couverture médiatique : toutes sortes de presses nomment et citent l’album. Cette forme de promotion est appréciable, mais je préfère les plus petits festivals. Angoulême, c’est le côté professionnel.
En 2016 avait éclaté une polémique : le festival avait été accusé de sexisme, après une sélection 100% masculine. Qu’en est-il de la place des femmes dans le monde de la BD en 2018 ?
D’après une enquête parue en 2016, la féminisation s’est accrue dans la profession avec 27 % de femmes. Le problème des sélections, c’est plus de savoir qui décide des choix. Et là, il y a beaucoup d’hommes qui décident. Dans ce sens-là, c’est gênant. Pendant longtemps, il y a eu peu de femmes dans le monde de la BD. Il y avait une tradition de masculinité. Pour ma part, quand j’ai débuté dans les années 90, je n’ai jamais senti de différences, mais je n’ai pas connu les mêmes freins que les dessinatrices actuelles.
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Des auteurs en situation de précarité
Pour faire évoluer ce milieu, est-il nécessaire d’en passer par la parité ?
Je ne suis pas pour la parité, mais pour la mixité. Je n’ai pas voulu faire partie d’Artemisia, une association qui donne un prix à une dessinatrice car je trouve que ça enferme les auteurs féminins. On avoue qu’on n’est pas dans la capacité de concourir avec les hommes. Idéalement, il faudrait qu’il n’y ait aucune différence d’accès entre hommes et femmes. La vraie disparité est salariale : c’est lamentable de constater que les femmes sont moins payées que les hommes.
Côté salaire, qu’en est-il du statut de dessinateur aujourd’hui ?
Beaucoup d’auteurs sont sous le seuil de pauvreté, une grande partie est au Smic. La surproduction d’albums appauvrit les auteurs : les albums sont plus nombreux, mais il y a moins d’exemplaires. Se crée alors une difficulté pour faire vivre les titres.
En 2014, 53% des 1 500 répondants à une enquête sur les auteurs ont un revenu inférieur au Smic annuel brut, dont 36% qui sont en-dessous du seuil de pauvreté. Si l’on ne prend en compte que les femmes, 67% ont un revenu inférieur au Smic annuel brut et 50% sont sous le seuil de pauvreté. 66% des auteurs interrogés pensent que leur situation va se dégrader pendant les prochaines années.
Y-a-t-il une identité BD et graphique marquée au Havre ?
Il n’y a qu’une seule boutique spécialisée au Havre. La BD est moins présente au Havre qu’à Nantes, Bordeaux… Au Havre, peu de dessinateurs vivent de leur travail. Il doit y en avoir cinq : Jacques Lemonnier, Riff, Kokor, Agnès Maupré et moi. Au Havre, il y a une identité musicale, mais pas d’identité graphique.
Infos pratiques :
Emma G. Wildford, aux éditions Soleil.
Prix : 22,95 euros.