
Dans le cadre de la 6e édition du festival Le Goût des autres consacré aux littératures des nouveaux mondes, qui se déroule au Havre (Seine-Maritime), du 19 au 22 janvier 2017, Pauline Denize et Blvck Sand, deux artistes havrais, présentent, vendredi 20 janvier 2017, un concert littéraire autour du roman de Ray Bradbury, Fahrenheit 451. Entretien.
> LIRE AUSSI : Festival Le Goût des autres. Quatre DJs pour une after party endiablée, au Havre
La musique complémentaire des mots
Normandie-actu : Quelle est la genèse de ce projet ? Est-ce une commande ?
Pauline Denize : Nous nous sommes rencontrés grâce à ce projet qui est en effet une commande. Nous n’avons pas choisi le livre et personnellement la SF littéraire ne m’a jamais vraiment attirée, c’est pourquoi j’avais un peu peur de ne pas aimer en faire la lecture. Mais j’ai finalement bien plongé dans cette histoire qui est complètement intemporelle et le travail de Blvck Sand nous amène dans une dimension musicale qui enrichit beaucoup l’écoute, nous ouvre vers d’autres sphères. Je suis donc très contente d’avoir découvert, grâce à Fahrenheit 451, un nouveau genre littéraire et surtout un nouvel acolyte de travail !
Comment s’attaque-t-on à ce roman culte de Bradbury pour en restituer une ambiance musicale ?
Blvck Sand : Les images arrivent vite, j’ai revisionné le film de Truffaut pour me replonger dedans, mais aussi pour pouvoir m’en détacher par la suite, rester cohérent en apportant un peu de soi dans la scénographie. Je voulais créer une atmosphère, une ambiance qui entourent la voix, comme une couverture. Parfois mélancolique, elle devient rythmée à certains moments : je voulais que le public sente cette course lorsque Montag (héros du roman, ndlr) s’enfuit, ou l’angoisse quand il est démasqué par son chef. La musique doit renforcer les émotions véhiculées par les mots.
Un roman sur la résistance
Quels sont les moments-clefs du livre que vous avez conservés ?
Pauline Denize : Ce n’est pas un moment clé, mais plutôt le concept des « hommes livres » que j’adore. En fait, l’histoire se déroule dans un monde où l’être humain brûle ce qui lui reste de culture et de liberté individuelle, et le fait que, quelque part, des résistants décident secrètement d’apprendre par cœur le livre de leur choix pour faire survivre son contenu est fascinant. Ils deviennent ainsi garants d’un patrimoine qu’ils transmettent de génération en génération. C’est très poétique et en même temps on retrouve les notions de résistance, de liberté, d’amour de l’art et de transmission.
Blvck Sand : Nous n’avons pas fait le découpage, et je préfère comme cela, c’est très difficile de s’attaquer à une œuvre entière en ne sachant pas quoi retenir. Les passages ont été choisis pour nous, et ce défrichage a été très utile pour avoir une direction musicale moins floue. Cela ajoute une contrainte qui facilite la création, à mon sens.
Ce concert littéraire, est-ce une première ? Comment appréhende-t-on le passage de l’écriture à la musicalité ?
Pauline Denize : C’est une première en tant que lectrice. Je suis musicienne à la base et ai développé différents projets sous cette forme « concert littéraire » ou « lecture musicale » dont un sur le thème de F. Kafka crée avec Laëtitia Botella et Camille Senecal que nous jouons encore. D’ailleurs, le travail de Laëtitia sur le projet Fahrenheit est également important puisqu’elle s’est chargée de découper le texte pour en faire un format de moins d’une heure, sensible et compréhensible pour l’auditeur.
Blvck Sand : Première aussi pour moi, nouvelle manière de travailler et d’envisager la musique. À vrai dire, le passage s’est fait tout seul. Je fais de la musique sans chant, sans parole d’habitude, mais j’essaie toujours de susciter des images dans la tête de ceux et celles qui écoutent.
Promenade dans un monde parallèle
La musique, comme la littérature, est-ce un moyen de s’évader, de rêver d’un monde différent ?
Pauline Denize : C’est un sujet de philo ! Toutes les formes d’art servent à ça ou bien au contraire nous mettent le nez dans le monde qui est le nôtre, tout dépend de ce qu’on veut exprimer et donner à entendre/voir/sentir… Bien sûr, la musique encore plus parce qu’elle peut se passer de mots, de lumière et du travail de déchiffrage et des images. Il y a un rapport plus direct avec son intériorité.
Quels rapports établissez-vous entre les mots et les sons ?
Blvck Sand : Un mot peut être musical de 1 000 façons, une phrase a son rythme propre, et peut avoir un sens complètement différent si on appuie tel ou tel mot. La musique a plusieurs rôles, je crois : elle peut venir appuyer le texte ou bien juste lui faire un tapis pour le mettre en valeur et à l’inverse, elle peut aller à l’encontre complètement. Tout est une question de choix. On ne peut pas vraiment parler de dialogue mais d’un tout, qui se nourrit de l’un et de l’autre.
Comment présenteriez-vous cette création ?
Pauline Denize : Question difficile, c’est une sorte de promenade dans un monde parallèle peut-être ? En tout cas, on essaie… Je laisse mon collègue répondre il sera peut-être plus inspiré !
Blvck Sand : Oui, le monde parallèle convient. L’histoire parle à l’humanité : elle lui montre les abîmes dans lesquels elle pourrait tomber. Le rapport à l’autorité, le principe de censure et la notion de subversion… le monde de Fahrenheit pourrait être le nôtre : il s’en est approché par le passé, quand on pense aux autodafés du nazisme, il pourrait le devenir encore. C’est pour ça que j’aime les dystopies : elles sont intemporelles. C’est un voyage qui peut revêtir une forme de mise en garde.
Infos pratiques :
Vendredi 20 janvier 2017, à 18h30, à L’esperluette, quai des Antilles, au Havre
Entrée libre
Dans la limite des places disponibles