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INTERVIEW. Christophe Maneuvrier, historien : « L’histoire de la Normandie n’est pas que médiévale »

L’universitaire Christophe Maneuvrier publie un bref livre sur l’histoire de la Normandie. Une région que l’on découvre ouverte sur le monde et peuplée d’audacieux marins.

En 128 pages, Christophe Maneuvrier raconte l’histoire de la Normandie, de l’an 911 à la réunification. (©Christophe Maneuvrier)

Christophe Maneuvrier est maître de conférences en histoire du Moyen Âge à l’université de Caen (Calvados). Il publie Histoire de la Normandie.

Normandie-actu : Après d’autres historiens, vous vous êtes lancé dans l’écriture d’une histoire de la Normandie. Quelle est la particularité de votre livre par rapport à vos prédécesseurs ?

Christophe Maneuvrier : Il y a deux particularités. La première c’est par rapport au média. Il s’agit d’une petite histoire de la Normandie, accessible par son format et par son coût. Elle est moins chère qu’un paquet de cigarettes. Le challenge étant de permettre au plus grand nombre de lecteurs d’avoir une information qui soit courte et en même temps à jour et développée.

Deuxième point, je ne voulais pas écrire une histoire purement régionaliste. Je voulais faire une histoire de la Normandie qui se passe dans un espace global et local, une histoire d’aujourd’hui. C’est un peu ambitieux, car cela signifie écrire pour le plus grand nombre et, en même temps, inscrire cette histoire dans le courant historiographique actuel, qui passe en permanence de la macro à la microhistoire.

Qu’est-ce qui fait la singularité de l’histoire normande par rapport à celle d’autres régions ? Est-ce l’importance accordée à la période médiévale ?

Bien évidemment, j’étais tenu de faire une place à la période médiévale, mais j’avoue que ce n’est pas celle qui m’a le plus intéressé. Alors que je suis médiéviste… C’est vrai qu’il y a une singularité de la Normandie à l’époque médiévale dans le domaine politique, au niveau des institutions, mais il y en a aussi à l’époque moderne. L’économie est florissante. Le Havre, Rouen et Honfleur forment le premier port du royaume. Vers 1500, la Normandie a autant d’habitants que le Portugal. Même le XIXe siècle est singulier. La Normandie est alors une grande région agricole et industrielle, marquée par les peintres impressionnistes et de grands auteurs.

Vous accordez une grande place aux XVIe et XVIIe siècles à l’époque où les Normands explorent le monde, même le colonisent. Quels sont ces lieux qui ont été colonisés ?

La colonisation arrive dans un deuxième temps. D’abord, c’est un temps de contact, d’échanges commerciaux et culturels. Quand les Normands vont au Maroc, en Amérique du nord, au Brésil, c’est d’abord pour faire du business. À la différence des Espagnols et des Portugais, qui arrivaient là avec un esprit de croisade.

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La colonisation vient dans un second temps. D’abord sous la forme d’utopies. Persécutés dans le royaume de France, des protestants normands s’établissent au Brésil, en Floride et en Guyane. Puis l’installation coloniale, au sens d’aujourd’hui, arrive un peu plus tard. À la suite des Européens, les Normands s’implantent dans les Caraïbes et ailleurs, pour y développer des plantations sucrières.

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Avec votre livre, on découvre des Normands audacieux, qui n’hésitent pas à traverser des mers, à explorer des terres inconnues. On sait également qu’aux XVIIIe et XIXe siècles, la Normandie est une région française prospère grâce à ses productions industrielles et agricoles. Or, aujourd’hui, on a l’impression que la Normandie est rentrée dans le rang. Comment expliquer ce déclin ?

C’est vrai qu’aujourd’hui les Normands sont perçus comme des gens réservés, peu entrepreneurs. Au XVIe siècle, avec les Espagnols et les Portugais, ils sont les plus nombreux sur les mers.

Pourquoi cet esprit d’entreprise est-il moins visible par la suite ? En fait, les entrepreneurs normands affrontent des difficultés considérables à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle. L’économie industrielle de la Normandie est construite sur le commerce colonial. Or, la révolution à Saint-Domingue, la principale île sucrière des Caraïbes, et l’abolition de la traite obligent les Normands à trouver d’autres orientations.

C’est aussi le moment où l’industrie normande, principalement textile, subit la concurrence anglaise.

Autre explication à l’affaiblissement normand, c’est le poids de Paris. Tant que l’estuaire de la Seine (Rouen et sa périphérie, Le Havre, etc.) fonctionne avec une certaine autonomie vis-à-vis de Paris, les Normands peuvent tirer leur épingle du jeu. À partir du XIXe siècle, Rouen devient de plus en plus une ville satellite de Paris.

Dans les associations, dans les sociétés savantes, s’exprime alors la nostalgie d’un âge d’or. Un âge d’or qui n’était pas que médiéval.

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Le livre : Christophe Maneuvrier, Histoire de la Normandie, éditions Jean-Paul Gisserot, 2018. 5 €.