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Interview. Raphaël Pichon ressuscite l’Orfeo, l’opéra de Rossi, au Théâtre de Caen

Les 23 et 24 mars 2017, le Théâtre de Caen (Calvados) vous propose de découvrir l’Orfeo. Un authentique chef d’œuvre, ressuscité par Raphaël Pichon et l’ensemble Pygmalion.

Rendez-vous les 23 et 24 mars 2017, au Théâtre de Caen (Calvados), pour découvrir l'Orfeo de Rossi ressuscité par Raphaël, Pichon et l'ensemble Pygmalion. Un chef d'œuvre absolu ! (Photo : Opéra National de Lorraine)
Rendez-vous les 23 et 24 mars 2017, au Théâtre de Caen (Calvados), pour découvrir l'Orfeo de Rossi ressuscité par Raphaël Pichon et l'ensemble Pygmalion. Un chef d'œuvre absolu ! (Photo : Opéra National de Lorraine)

Après le Triomphe du Temps et de la Désillusion, le Théâtre de Caen (Calvados) programme une nouvelle création de très haut niveau avec l’Orfeo de Luigi Rossi, élu meilleur spectacle lyrique en 2016. Cet opéra, qui fut le premier présenté en France en 1647 à la demande de Mazarin, a été ressuscité musicalement et scéniquement par l’ensemble Pygmalion. Son chef d’orchestre, le brillant Raphaël Pichon, nous raconte cette renaissance. Interview.

Luigi Rossi enfin libéré du diktat de Mazarin !

Normandie-actu : Pourquoi avez-vous choisi de mettre en scène l’Orfeo de Rossi ?
Raphaël Pichon :
Je n’avais jamais abordé l’opéra italien du XVIIe siècle avec Pygmalion, et l’Orfeo de Luigi Rossi est un vieux rêve que je cultive depuis des années. C’est un opéra qui m’accompagne depuis que je suis étudiant et qui me fascine. J’avais cette intuition d’avoir affaire à un véritable chef d’œuvre, mais qui était un peu engourdi sous le poids de l’événement politique qu’il représentait à sa création, puisqu’il avait pour ambition de réunir le goût italien et le goût français. Et en grattant un peu sous la surface, j’ai découvert une pièce dramatique et musicale très riche.

C’est une œuvre d’une ampleur considérable. Comment vous y êtes-vous pris pour l’adapter ?
J’ai entrepris une longue réflexion pour réduire de moitié cet opéra fleuve, qui dure plus de six heures à la base. Quand on retire beaucoup à une œuvre, on risque de détruire le fil et la tension dramatique. Mais là, c’est plutôt l’inverse. À son arrivée en France, on avait imposé beaucoup de choses à Luigi Rossi, qui avaient fini par alourdir son propos. L’idée était d’imaginer ce qu’aurait pu être cette œuvre s’il l’avait écrite sans contrainte, ni obligation, dues à sa représentation parisienne.

Cela fait beaucoup penser à ce que vivent certains réalisateurs qui subissent le diktat de leurs producteurs…
C’est exactement ça. Mazarin avait commandé cet opéra et il jouait gros avec cette création qui disposait de très gros moyens. C’était un événement considérable. Le compositeur et le librettiste subissaient une pression incroyable pour que cette pièce soit une réussite… aux yeux de son commanditaire ! Il fallait donc contenter l’élite parisienne, notamment en injectant une bonne dose de goût français. J’ai essayé de retrouver toutes les interventions qui auraient pu être celles du cardinal et de m’en débarrasser. Par exemple, il avait imposé un prologue à la gloire du jeune monarque, Louis XIV, qui n’était constitué que de courbettes. Ce passage n’était plus indispensable.

Un langage harmonique audacieux, riche et expressif

Comment définiriez-vous le style Rossi une fois débarrassé de Mazarin ?
Rossi développe un langage harmonique audacieux, riche et expressif, qui passe du récitatif aux petits airs, puis aux grands, avec des duos, des trios, des quatuors, des quintets, des doubles chœurs… C’est absolument passionnant et bouleversant. Il y a dans cette musique une réelle magie, avec une écriture mélodique inouïe, d’une justesse infinie, et une utilisation de l’harmonie sans précédent. Certains récitatifs sont, pour moi, à mettre au panthéon de l’opéra italien. C’est notamment le cas du récit de la piqûre, au moment où Eurydice se fait piquer par le serpent, qui est fascinant.

La bande-annonce de l’opéra Orfeo :

Cliquez ici pour voir la vidéo embarqué

C’est pour cette raison que vous avez choisi des chanteurs italiens ?
C’était indispensable. Si je n’avais pas choisi des voix reconnaissables et très typés, cela risquait d’être un peu plat. Je voulais m’appuyer une équipe rodée, aguerrie face à ce langage, et qui nous aiderait dans cette aventures. L’Orfeo est non seulement un pur chef d’œuvre et même, pour moi, un des plus grands du XVIIe, mais il est aussi le maillon qui nous manquait entre le recitar cantando de Monteverdi et le bel canto du dernier Cavalli. C’est un langage très particulier, je voulais donc, non pas des spécialistes de Rossi, parce que cela n’existe pas, mais des chanteurs expérimentés.

Quand l’opéra bouffe côtoie le tragique

Rossi présentait cet opéra comme une tragi-comédie. C’est aussi le cas dans votre adaptation ?
Oui, c’était très important pour moi de respecter ça. Nous avons des personnages bouffes et d’autres tragiques mais tout est intimement lié. Le personnage d’Aristée donne tout son piment au livret. Il n’a de cesse de se plaindre parce que Eurydice épouse Orphée et son désespoir culmine au troisième acte dans une scène de folie où il va se suicider. Mais Rossi et Butti (Francesco Butti, le librettiste NDLR) décident de traiter cet apogée dramatique, avec un langage musical comique, ce qui est relativement unique.

Un mot sur votre scénographie…
Avec Jetske Mijnssen, on voulait quelque chose de très épuré, moderne et intemporel à la fois. Même si cet opéra met en scène différents dieux, ces divinités sont des hommes comme vous et moi, avec des sentiments et sans aucun pouvoirs surnaturels. On se retrouve face une situation profondément humaine, presque familiale. Notre scénographie est donc très simple et ressemble un peu à un théâtre en bois, dans lequel se passe la totalité de l’histoire.

Ce travail sur Rossi vous a-t-il donné envie d’aborder d’autres ouvrages du XVIIe italien ?
Oui, j’ai plein d’idées. Je suis définitivement passionné par cette période. Je trouve incroyable d’avoir encore la chance de découvrir un tel chef d’œuvre. C’est une sensation qui devait être presque quotidienne pour les générations précédentes, dans les années 80, mais de pouvoir la connaître aujourd’hui, c’est grisant.

Infos pratiques :
Jeudi 23 et vendredi 24 mars 2017, à 20h, au Théâtre de Caen, 135 boulevard Leclerc, à Caen (Calvados).
Tél : 02 31 30 48 00.
Tarifs : 10 à 58 euros.