
À 33 ans, et après plusieurs courts-métrages remarqués, Julia Ducournau sort un premier film qui a déjà réussi le pari de beaucoup faire parler de lui. Dans Grave, la jeune réalisatrice aborde sans fard les sujets de la sexualité des jeunes et du cannibalisme. Des thèmes chocs qui explorent les plaisirs de la chair, qui avaient fait sensation lors de la Semaine de la critique de Cannes, en mai 2016.
À découvrir dès ce mercredi 15 mars 2017, au cinéma Lux, à Caen (Calvados). Interview.
« Métamorphose monstrueuse… »
Normandie-actu : Avant même sa sortie en salle, votre film a déjà beaucoup fait parler de lui…
Julia Ducournau : Oui… C’est assez bizarre et super en même temps. C’est mon premier film et je ne suis pas habituée à une telle attention médiatique. Mais cette période dédiée à la promotion fait aussi partie de mon travail sur Grave.
Vous aviez envie de réaliser un film choc ?
Non. La provocation ou la violence gratuite ne m’intéressent pas du tout. J’ai fait Grave en ayant l’intention de générer des réactions, c’est différent. Pour moi, il n’y a pas de plus beau compliment que de voir des spectateurs débattre de mon film à la sortie du cinéma.
Vous aviez déjà réalisé un téléfilm et un court-métrage qui traitaient de la métamorphose. Grave s’inscrit dans leur continuité ?
Les mêmes obsessions m’habitent depuis toujours et je crois que je n’aurais pas assez d’une vie pour répondre aux questions que je me pose. Qu’est-ce que cela signifie d’être humain ? Qu’est-ce que la liberté ? Mon prochain projet sera sans doute dans la même lignée, avec une histoire totalement différente. Je vais passer beaucoup de temps à parler de métamorphose, et a priori de métamorphose monstrueuse. Pour moi, il y a toujours quelque chose de positif là-dedans. L’idée d’enlever la peau façonnée par la société, la famille, tous les déterminismes possibles, pour se faire une peau à soi, aussi horrible soit-elle, je trouve ça très positif.
« Cannibale, mais plus humaine que jamais »
L’action se situe dans une école vétérinaire, en plein bizutage. Pourquoi ce choix ?
J’ai utilisé le bizutage et la servitude volontaire qu’il implique comme contexte déclencheur. Mon personnage principal, Justine (interprétée par Garance Marillier NDLR), est en pleine métamorphose. Elle essaye d’échapper à la situation dans laquelle elle est et de se trouver elle-même.
La bande-annonce de Grave :
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Ce n’est pas sympa de nous faire aimer Justine, avant de le transformer en cannibale…
(Rires) Sans doute, mais c’est une nécessité. À partir du moment où elle devient cannibale, je dévoile ses peurs et ses désirs, qui sont très noirs. Mais au début, je suis obligée de faire en sorte qu’on s’attache à elle. Je veux qu’on comprenne qui est cette fille, ce qu’elle traverse, ce qu’elle devient, et comment elle réussit à rester dans l’humanité malgré ça. On a facilement tendance à qualifier des meurtriers, des cannibales ou des dictateurs de monstres, à dire qu’ils sont inhumains. Je me souviens qu’au lycée, quand j’étudiais la Seconde Guerre mondiale, on disait qu’Hitler n’était pas humain ; mais ce qui est terrible, c’est qu’il l’est ! Alors est-ce qu’à la fin du film mon personnage est un monstre parce qu’elle a mangé de la viande humaine ? Non, au contraire, elle est plus humaine que jamais.
Un film fondamentalement féministe
En traitant du cannibalisme, vous vous attaquez à un sacré tabou…
J’ai choisi ce thème pour ça. L’idée était justement de ne pas faire un film surnaturel de loups garous ou de vampires, mais de vraiment rester dans ce qui compose l’humanité. Je voulais montrer cette facette, aussi dérangeante soit-elle, pour qu’a posteriori on réussisse à s’identifier à elle. Est-ce que je pourrais faire ça moi même ? Dans quelle circonstance ?
Grave est-il un film féministe ?
Clairement. En choisissant une jeune fille plutôt qu’un homme, j’ai décidé de parler de la naissance de la sexualité de manière différente de ce qu’on voit d’habitude, sans honte. Je voulais imposer un rapport charnel et non cérébral, car j’ai parfois l’impression que pour une fille, ce n’est pas acceptable d’avoir envie de sexe, sans se demander si c’est le bon mec ou si elle va passer pour une pute, etc. J’ai donc décidé de montrer les corps de ces jeunes filles de la manière la plus triviale possible : elles ont des pores, des pellicules, de la sueur… Mais en même temps, quand on voit des poils qui tirent sur de la peau, même si c’est sur une épilation bikini et que c’est supposément censé s’adresser à des femmes, ça parle à tout le monde, parce qu’on sait que ça fait mal.
Infos pratiques :
Grave est l’affiche le mercredi 15 mars 2017, au Lux, 6 avenue Sainte-Thérèse, à Caen (Calvados).
Tél : 02 31 82 29 87. Tarifs : 4,50 à 7 euros.