Bruno Questel est un des antiquaires pionniers de la vente sur internet à Rouen : « Sans ça, je serai mort depuis dix ans », faute d’une clientèle locale. (©RT/76actu)
Après Paris et Lyon (Rhône-Alpes), Rouen (Seine-Maritime) est la ville française qui compte le plus d’antiquaires. C’est même une des rares raisons pour laquelle les étrangers connaissent (un peu) la capitale normande, souffrant d’un réel manque de notoriété. Le quartier des antiquaires « très réputé » est « un passage obligatoire pour les passionnés de l’ancien et des antiquités », insiste le site internet de l’Office de tourisme. Avec « un incontournable à ne pas manquer » : la rue Damiette, voie pittoresque qui concentre le plus grand nombre de ces professionnels.
L’effondrement des Twin Towers
Les Rouennais présentent souvent cette charmante voie historique comme « la rue des antiquaires » oubliant jusqu’à son vrai nom. Et pour cause, c’est ici que se sont amassés en nombre ces amoureux de l’art ancien.
Tout est parti d’une envie de créer un pôle d’attraction dans les années 1970, dans cette rue qui ne comptait que deux vendeurs d’objets anciens. Certains encore présents, ont connu la belle époque de « l’argent facile » de 1985 jusqu’au début des années 2000. « Ça marchait très bien », se souvient une mémoire de l’époque qui préfère rester discrète.
Ainsi, la rue Damiette, a vu débarquer de nombreux antiquaires qui s’étaient découverts une nouvelle passion. Seulement, les attaques du 11 septembre 2001 ont marqué un coup d’arrêt. « Avant l’effondrement des Twin Towers, on voyait débarquer au moins un Américain par jour, qui pouvait revendre nos pièces dix fois son prix, chez lui », témoigne Guillaume Duchemin, dans le métier depuis 1988.
Ils étaient jusqu’à 16 en 1998, répartis des deux côtés de cette rue pavée. Neuf sont encore présents en 2018. Les boutiques disparues ont été remplacées par des cafés ou restaurants. La Ville de Rouen « regarde cette mutation », impuissante. « Nous n’avons pas la main, estime Bruno Bertheuil, adjoint au maire en charge des commerces. Ça m’attristerait si la rue se vidait, mais ce n’est pas le cas. » Les années dorées sont maintenant loin et aujourd’hui, certains tirent la langue.
« D’une facilité déconcertante »
La seule rue Damiette a concentré sur 200 mètres, jusqu’à 16 antiquaires en 1998. (©RT / 76actu)
Bruno Questel, installé à l’entrée de la rue, doit sa « survie » à la vente sur internet. Quand il a ouvert, en 1998, « c’était d’une facilité déconcertante. Il y avait une superbe clientèle locale. » Celui qui dit « avoir connu la fin des grandes années », réalise aujourd’hui 80 % de son chiffre d’affaires grâce à internet.
Même si les clients riches qui veulent réaménager leur hôtel particulier ne sont pas rares, « il y a aussi des clients très modestes qui se saignent aux quatre veines » pour acquérir une pièce à leur goût. Et puis il y a aussi ceux qui « s’inventent un passé bourgeois », confie un autre antiquaire de la rue Damiette :
Ils s’achètent de l’argenterie ou même des portraits d’une famille qu’ils n’ont jamais eu.
« Je peux rester dix jours sans voir un seul client »
Mais la clochette de la porte d’entrée sonne de moins en moins. « Je peux rester dix jours sans voir un client, en hiver. Ça donne parfois envie de se jeter dans la Seine », exagère à peine Bruno Questel qui a su prendre le virage numérique à temps. La boutique sert surtout pour rassurer les clients à distances ou ceux croisés dans les salons, cela ancre l’antiquaire dans une histoire et un lieu.
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Les rares personnes qui passent la porte de Bruno Questel veulent surtout expertiser leurs biens, restés au fond d’un tiroir ou découverts après le décès d’un proche. Cet ancien avocat du barreau du Havre l’assure : « Si mon chiffre baisse davantage, je ferme » !
Les antiquaires les plus en souffrance pointent du doigt « une société de loisirs » avec des gens tournés vers le « consommable », pour qui l’armoire normande ne fait plus vibrer. « C’est un commerce en énorme mutation », reconnaît l’adjoint au maire. Mais le tableau n’est pas noir pour tout le monde.
« Je gagne très bien ma vie »
Les clients des antiquaires ne sont pas que des grands bourgeois voulant restaurer leur hôtel particulier. « Il y a aussi des gens modestes qui se saignent aux quatre veines », assure Bruno Questel. (©RT / 76actu)
Pierre Lemaître possède trois galeries dans la rue Damiette. Il s’est positionné très vite dans le très haut de gamme. Ce fils d’antiquaires est persuadé que « nous sommes dans le creux de la vague » :
Mes parents pensaient déjà que leur métier était foutu. C’est cyclique. Seulement, le métier qui était bon enfant, s’est professionnalisé.
Cet ancien « cadre d’un grand groupe français » s’est reconverti à l’âge de 38 ans, « contre l’avis de [ses] parents ». Seul salarié, avec un chiffre d’affaires pouvant rendre jaloux des PME de dix salariés, il n’est pas peu fier d’avoir changé de braquet : « Je gagne très bien ma vie ! »
Pour croître, sa stratégie a été de cibler les salons qui représentent 60 % de son chiffre d’affaires. « J’en fais 11 par an en moyenne. » Selon lui, la conjoncture est la même que pour le marché automobile ou immobilier : « C’est le moyen de gamme qui souffre. Pour la simple brocante ou le haut de gamme, il y a de l’avenir. »
Son voisin Guillaume Duchemin, ne s’en cache pas non plus : « Ça marche très bien ! » Selon cet antiquaire installé rue Damiette depuis 1988, « il n’y a que les bons qui tiennent ». Parce que la clientèle n’est pas morte. « Dans les salons, les antiquaires sont bien présents », témoigne Bruno Bertheuil, également président des Puces rouennaises. Pierre Lemaître assure voir une nouvelle clientèle de 20-30 ans, attirée par l’économie durable, « car les antiquaires sont les premiers écologistes » :
Il ne faut pas seulement se contenter de restaurer des palettes pour en faire des canapés, mais aller vers de la qualité pour son intérieur.