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Les Normands et l’impôt : de la filouterie à la révolte

Qui aime payer des impôts ? Pas grand monde. Et les Normands encore moins. Tôt, dans l’histoire, ils surent trouver des astuces pour en payer moins.


Trésor de pièces médiévales, retrouvé à Oissel et conservé au Musée des Antiquités de Normandie à Rouen.

Trésor de pièces médiévales, retrouvé à Oissel et conservé au Musée des Antiquités de Normandie à Rouen. (©Laurent Ridel)

Autrefois, la Normandie était considérée comme l’une des provinces les plus prospères du royaume de France. Une réputation qui justifiait aux yeux du roi une imposition supérieure aux autres régions. Heureusement, comme le Normand, à défaut d’être vraiment riche, était plutôt malin et doté du sens des affaires, il savait s’en tirer. Néanmoins, certaines années, la pression fiscale était si lourde que le ras-le-bol dégénéra en révolte.

La vache à lait du royaume de France

En 1484, le roi Charles VIII réunit à Tours les états généraux. Venus de toute la France, les députés du clergé, de la noblesse et du tiers état écoutent le chancelier du royaume annoncer la répartition de l’impôt. Chaque province devra en effet payer sa part. « Bourgogne et pays adjacents, 45 000 livres, Picardie 55 000, Dauphiné 20 000, Île-de-France 208 800, Normandie 363 910 ». Les députés normands s’écrient. Encore une fois le roi écrase d’impôt leur province. Bien qu’elle forme seulement le dixième de la France, la région normande fournit le quart des ressources fiscales. Elle est décidément la vache à lait du royaume de France.  

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Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner que ce matraquage fiscal pousse parfois les Normands aux extrémités.

Révoltes antifiscales

C’est en Normandie, qu’éclate en l’an 1639 l’une des plus grandes révoltes antifiscales de l’histoire de France, celle des nu-pieds. Le déclencheur : la rumeur de l’établissement de la gabelle, le très impopulaire impôt sur le sel, dans une région jusque là préservée, en l’occurrence la région d’Avranches. Vous avez bien lu : le départ de cette rébellion est juste une rumeur. C’est dire combien le Normand peut être chatouilleux sur le sujet de la fiscalité.

Habituellement, ces révoltes se déroulent selon le même scénario. Les émeutiers s’attaquent aux maisons des riches, notamment des officiers des finances, qu’ils pillent et dont ils brûlent les meubles. Parfois, ils tuent ceux qui ne courent pas assez vite pour leur échapper. Mais les Normands n’ont généralement pas l’âme de meurtriers.

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La dernière émeute contre l’impôt date de moins d’un siècle. En 1935, elle agite les bouilleurs de cru, ces producteurs-récoltants qui distillent eux-mêmes leur cidre en calvados. Réclamant le rétablissement du privilège, c’est-à-dire la liberté de produire quelques litres d’alcool francs de taxe, les agriculteurs du pays d’Auge et du Bocage normand manifestent en nombre, séquestrent quelques fonctionnaires de la Régie, affrontent les gendarmes tandis que les maires, en soutien du mouvement, démissionnent en série.

Stratégies d’évitement

Cependant, traditionnellement le Normand n’est pas homme au sang chaud. À la révolte, il préfère habituellement la ruse et la filouterie. Dans ce registre, il se montre imaginatif pour échapper à l’impôt ou du moins le réduire. Au point que Colbert, maître en manigances financières, doit reconnaître que « dans la province de Normandie […] tous les esprits sont forts subtils et où ils trouvent tous les jours de nouveaux moyens pour se procurer du soulagement ».

Premier moyen : s’assembler et réclamer une diminution d’impôts devant les représentants du roi en la justifiant par les ravages de la guerre, la crise économique, la famine… Lors des états généraux de 1484, Jean Masselin, député rouennais, sait trouver les mots : « N’est-ce pas un spectacle affreux et déplorable que dans les villes, on ne puisse rencontrer de créatures humaines [et donc de contribuables], si ce ne sont, peut-être, quelques-uns des brigands qui continuent d’infester les chemins ». Au sortir de la guerre de Cent Ans, l’argument de la misère n’est pas totalement infondé, mais souvent le trait est grossi. Par exemple, le même Masselin avance que le pays de Caux est devenu un désert au point qu’on ne reconnaît plus les routes.

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Seconde astuce pour échapper à l’impôt : se prétendre noble ou placer un membre de la famille dans le clergé. Clercs et nobles étant dispensés du versemenrt de la taille, l’impôt royal. D’autres Normands choisissent d’être contrebandiers. Sous l’Ancien Régime, ils font passer en cachette du sel entre les régions franches de gabelle et celles qui la subissent.

Comme le note l’historien de la monnaie Jérôme Jambu, la réticence des Normands devant l’impôt au XVIIe ou XVIIIe siècle se vérifie jusqu’au moment du paiement : aux collecteurs du fisc, ils ne donnent jamais leurs plus belles pièces d’argent, mais les plus abîmées, les plus cornées par le temps.