
Le 2 mars 1869, un véritable ouragan s’abat sur la pointe de Caux. Voilà plus de 350 ans que les Havrais savent composer avec les caprices de la mer, mais cette fois l’affaire prend des allures d’apocalypse. Récit.
Dégâts matériels
Les eaux se soulèvent et se déversent dans plusieurs quartiers pour inonder caves et maisons. Les habitants paniqués quittent leurs domiciles dans la confusion la plus totale, « abandonnant leurs meubles à la Providence ». Sur le front de mer, les chantiers navals Normand subissent de lourds dégâts, les lames arrachant notamment 20 m de terrain. Aux chantiers Lemarchand, un magasin se retrouve dévasté et quantité de matériel est emportée au large.
Le Lerida en perdition

Comme bien souvent, c’est en mer que le plus grave survient. Voilà deux heures que l’on suit du regard avec inquiétude, dansant sur les crêtes d’écume, la haute silhouette du trois-mâts nantais Lérida, en provenance d’Haïti. Alors qu’il tente d’approcher du port, il est poussé vers le poulier (banc de galets) sud. On essaye de mouiller les ancres, mais les chaînes ne résistent pas et se brisent. N’écoutant que son courage, le sauveteur Durécu, une légende havraise qu’on appelle « Brave Durécu », donne l’ordre à dix de ses hommes d’apprêter un canot. Divers problèmes techniques les empêchent cependant d’appareiller.

Drame humain
Sur les jetées, lamaneurs et douaniers s’organisent pour assister l’équipage en détresse, pendant que les mâts tombent sur le pont dans un fracas de tonnerre. Les douaniers lancent des cordes et un à un les marins se hissent jusqu’à la terre ferme. Tout à coup, deux malheureux pris de panique se précipitent sur une ligne qui casse à la suite d’un ressac.
Les spectateurs impuissants les regardent surnager quelques instants, puis s’enfoncer à jamais dans les flots déchaînés. « Combien ont disparu, dure et triste fortune ! / Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune / Sous l’aveugle océan à jamais enfouis ! » (Victor Hugo, Oceano nox). Le capitaine du bateau sera le dernier à évacuer. On a connu moins brave, ces dernières années… La mer reste indomptable !
De notre correspondant SWG