Mercredi 4 octobre 2018, un homme âgé de 33 ans a été jugé au tribunal de Rouen pour avoir asséné deux coups de couteau à un homme qui voulait l’empêcher de conduire ivre. (©SL / 76actu)
La soirée du vendredi 25 juillet 2014 était « alcoolisée, très alcoolisée. » Débutée par une querelle à Notre-Dame-de-Bondeville, elle s’est finie au CHU avec un jeune homme « dans un état critique« . Entre deux, plusieurs coups de couteaux portés lors d’une rixe, à Saint-Jean-du-Cardonnay. Quatre ans plus tard, le dossier a été jugé par le tribunal correctionnel de Rouen, mercredi 3 octobre 2018. L’agresseur, récidiviste, a été condamné.
« Huit ou neuf whiskys » et une dette
En 2018, Gilles* le jure, « l’alcool c’est terminé ». En 2014, il organisait chez lui une soirée avec quelques personnes. « J’avais bu huit ou neuf whiskys », dit-il à la barre. Dans la nuit du vendredi 25 au samedi 26 juillet, son voisin Rémi*, lui aussi, faisait une petite fête. Ils se connaissaient un peu – c’était son garagiste – mais avaient un passif.
En avril 2013, les deux hommes buvaient ensemble quand le garagiste a violemment frappé le peintre industriel, qui avait perdu connaissance dans une mare de sang chez le premier. Le garagiste avait été condamné. Un peu plus d’un an après, le garagiste invite chez lui des amis, dont Samuel*, un client. À la fête, il y a aussi William*, qui doit de l’argent à son hôte. Le ton monte, les esprits chauffent, William s’en va.
Pas au fait de l’ambiance tendue, Gilles est parti acheter du diluant pour son whisky, en voiture. Revenu, il cuve un peu son alcool, derrière le volant. Il est sorti de sa léthargie par Rémi et Samuel, aussi ivres, qui veulent trouver le domicile de William, connu de Gilles. Il est un peu plus d’une heure du matin et ils roulent vers Barentin.
« Le moins ivre » avec… 3,6 grammes d’alcool dans le sang
« On a failli avoir plusieurs accidents », témoigne Samuel. Le passager, avec son ami garagiste, voit que celui qu’ils ont emmené en expédition punitive – avec une barre de fer – ne tient pas la route. Samuel n’avait bu « que deux verres de whisky et deux de rosés » mais culminait à 3,6 grammes d’alcool dans le sang. Malgré ce chiffre, digne « d’un coma éthylique » selon le président du tribunal correctionnel Fabrice Noirez, Samuel assure qu’il était « le moins ivre ».
Lors de cette épopée, l’inquiétude était des deux côtés : Gilles avait peur « de dérouiller » du fait de son histoire avec Rémi et les deux autres ont craint l’accident. Raison pour laquelle ils ont « retiré la clef du contact » alors que la voiture roulait, indique le président. La voiture s’échoue entre deux champs, « dans le noir total » selon Samuel. Il a voulu extraire Gilles du véhicule, qui ne s’est pas laissé faire : il a attrapé un couteau dans le bac de sa portière.
Deux coups de couteau et plusieurs heures de coma
La suite est floue. L’enjeu des débats, mercredi 4 octobre, a été de déterminer s’il y avait volonté de porter les deux coups de couteau. « Il y a des zones d’ombre, des incertitudes », a reconnu le procureur Tancrede Scherf. Car dans l’empoignade destinée à empêcher Gilles de conduire, Samuel a d’abord été percé à l’abdomen, puis au cou. Son avocat, Me Patrick Chabert, parle d’un « miraculé ». Samuel raconte :
Je n’ai pas vu le couteau. J’ai compris quand il est sorti. Ça m’a glacé le sang.
Car le trio a repris sa route, Samuel grièvement blessé à l’arrière, vers le CHU. Samuel, âgé d’une vingtaine d’années, dit au tribunal ce qu’il a entendu dans la voiture et répété aux enquêteurs : « Gilles a dit que je perdais trop de sang, il voulait m’abandonner dans la forêt et me brûler. » Gilles a nié, Rémi a confirmé. Le garagiste a décidé d’appeler les pompiers, qui lui ont conseillé de s’arrêter. En les attendant, Samuel a compressé sa blessure avec sa main.
Un geste qui lui a sauvé la vie. Sa trachée était touchée. Il perd connaissance et passera plusieurs heures dans le coma « dans un état critique », note le président. Quand les pompiers sont arrivés, Gilles s’est enfui. « J’étais en short et t-shirt et je voulais dessoûler et prendre une douche avant d’aller en garde à vue », justifie-t-il. Il s’est rendu « le lendemain », souligne Fabrice Noirez. Yeux écarquillés, Gilles acquiesce.
La légitime défense écartée, l’agresseur condamné
Lors de sa plaidoirie, son avocat Me Hugues Vigier a appuyé sur la légitime défense dont aurait usée son client. Il explique que la peur ressentie par Gilles peut expliquer sa réaction. Après délibération, le tribunal a jugé cette réponse « disproportionnée » en raison de l’usage d’un couteau face à un homme désarmé. La légitime défense a été écartée. Condamné à plusieurs reprises depuis ses 18 ans, Gilles l’a encore été mercredi 4 octobre, mais bien moins lourdement que ne l’avait requis le procureur, lequel rejetait tout sursis en raison de sa récidive.
Le tribunal a fixé la peine à trois ans de prison, dont deux assortis d’un sursis et d’une mise à l’épreuve. Comme il a déjà passé 11 mois en détention provisoire après les faits, Gilles pourra faire aménager le prison qu’il lui reste à purger. Il pourra retourner à La Roche-Sur-Yon (Vendée), où il travaille et vit avec sa femme et son enfant âgé de deux ans. Il aura aussi à continuer les soins entamés début 2016. Son avocat l’y a encouragé :
Si on regarde votre histoire, lorsqu’il n’y a pas d’alcool, rien n’arrive. Quand on a une fragilité avec l’alcool, on arrête.
* Les prénoms des protagonistes ont été modifiés.